23 mars 2017

nous sommes là gens de la nuit, nous sommes éprouvés de soleil grisâtre nous
marcheurs insatiables des confins, des profondeurs, macérés brusqués masqués de solitude
nous sommes de la nuit lointaine et nous nous aimons
nous sommes deux ou des milliers sans nous connaître
la nuit nous enveloppe la nuit est silence mal taillé, amer et apaisant
je t'aime car tu aimes la nuit car tu la fais tienne et c'est la nuit que
tu fermes les yeux avec un sourire pâle et délectable
je t'aime car tu aimes la nuit et ses heures lentes

c'est la nuit que nous apprenons à aimer la solitude
c'est la nuit qu'elle nous vient, nous tue, nous reprend dans ses bras et nous invite
et que seuls, très seuls, nous la tissons
solitude
il n'y a plus de voix
seul le ronronnement doux et perpétuel des machines aveugles
plus d'inconnus avec qui forcer un rire
la nuit est l'heure de ceux que tu choisis
heure de la bière fraîche
heure de la rose

je t'aime toi qui veux un feu et un chat pour toutes paroles
et ce soir tu veux l'arpenter, la nuit
tu veux t'en imprégner et écouter les voitures silencieuses et blanches la transpercer
la nuit épaisse et chaude de Paris
la nuit est l'heure des chats et des amants et la nuit je suis moi aussi ici parfois
avec toi
je tente d'entrer dans ta nuit
avec prudence sans te brusquer sans la déchirer, et je secoue la mienne pour ne pas
qu'elle soit trop humide, je te donne un peu de sa chaleur
la nuit je t'enlace et je sais que tu veux, que tu es bien enfin
la nuit je t'aime et je prends tes mains et tu as froid et tu me souris

28 février 2017

crachats

je lis ces quelques lignes sur un homme qui demandait asile ici
forcé à rentrer dans le pays de sa naissance son pays très pluvieux et rouge
et qui est mort là-bas
d'une seule balle militaire
cet homme qui est un millier d'autres

la nuit grouille au-dehors

aujourd'hui dans le premier soleil de février j'ai acheté du pain encore brûlant
toute la rue sentait le citron et l'essence
cette petite fille
à qui sa mère criait de revenir
m'a saluée en inclinant son chapeau

au Moyen Âge il arrivait qu'on vole des cadavres pour les étudier
cela aussi je l'ai appris
aujourd'hui dans la salle de classe grise et universitaire
au-dehors les arbres crissaient
se soulevaient dans la pluie sale qui remue

et toi tu dors dans mes bras femme lumineuse de cendre et d'eau
le boulanger a sorti ses croissants du four et le chat s'est enfui

les habitants de villes en flammes passent au journal
entre les faits divers sordides et les derniers événements mondains

en fond sonore de cette publicité incitant
à partir en Grèce
on entend un faux air de bouzouki
il a quelque chose de très cruel
trois caméras de surveillance se font face au milieu du boulevard
très cruelles
la petite fille a retrouvé le chat elle le caresse avec gravité
au-dehors une femme ivre et meurtrie
au-dehors un viol banal et policé

et il ne se passe rien
d'autre

24 janvier 2017

l'ouverte

la nuit elle s'éveille seule
la nuit le soleil est blanc
blafard
gisent des écorces acides dans les draps dans la chambre, les écorces jaunâtres
d'un citron de peinture flamande
une douleur simple et
chuintante
la prend quelque part sous la peau

aube
elle découpe les fruits
en
quartiers
soignés

épine épine

cela se passe la nuit dans la nuit très éclatante la nuit blanche
ses mains sont une plainte aux dieux
et jusqu'au bout je bois son regard d'ogive brisée
qui m'accompagne
j'ai mal






(16. 12. 2016/24. 01. 2017)



26 novembre 2016

après avoir écouté des textes de Mohammed el-Katib lus par lui-même à la radio le 20 novembre 2016.


je marche une ville habitée de neige et de hiboux
une ville où les morts arpentent le bitume et saluent les vivants
dans un silence âcre désinvolte très
amicalement
plus aucun dieu en résidence chez nous

cette bulle de bruit vague et lumières longues
fugitives très rouges dans la nuit
route luisante
oh tu parles un arabe de rose fraîche de ruisseau
de miroir jeté
oh les phares des automobiles
légère odeur de figues et d'épine et la voix
des enfants des hommes des téléphones
depuis des années personne ne compte plus les jours
seulement les poètes
et
quand arrive la mort
on la savait
déjà
la mort comme le reste c'est une histoire de départ brut
de migrations

dans cette ville les morts croisent les vivants et
poliment emportent avec eux l'aube ricanante
à l'enterrement le cimetière est bondé de gens et de conseils matrimoniaux
il faut s'asseoir dis-tu, s'asseoir sur la margelle bleue
écouter la prière
écouter dis-tu
la plainte noire et douceâtre
du chat

l'homme a corrigé à la main l'orthographe de la plaque mortuaire
avec un genre de résignation qui veut fuir
la mer derrière les blocs résidentiels
se tait dans ces jours-là,
la mer se tait dans ces jours où les morts au sourire penché
ouvrent brusquement la bouche et
rient

5 novembre 2016

entre gens de goût

il n'y aura pas de cri
pas de chants
seule la moisissure délicate et ouatée
il suffirait de ne plus rien dire pour que s'installe ce pays de silence et de mort qui est là déjà aux portes
ici les Noirs les Arabes ceux qu'on colonise encore encore encore sont tués par des flics tranquilles et
très gentils
de bons flics de bon agents dépositaires de l'autorité publique et protecteurs du riche et du Blanc
les flics jamais inquiets les flics de mépris grinçants de meurtre et de pouvoir les flics qui rient
au petit jour on condamne les victimes
on tue les morts quinze bonnes fois
on emprisonne à l'air libre par trois traces de doigts répertoriées conservées
vingt ans
on entrave les mains de celles qui appellent leurs bourreaux par leur nom
on tue le plus discrètement possible oui
tout cela dure en silence
depuis
un
petit
moment
d'incalculables dizaines
d'années
sans que rien
n'éclate
seule une
indolente odeur de putréfaction
ce jeune homme par exemple que vous voyez ici dans cet appartement parisien s'étonne d'entendre des cris tandis qu'il coupe délicatement à l'aide d'un hachoir
de boucher
sa femme en petits dés
certains jours quand il y a trop de sang sur les murs il demande gentiment si elle peut
passer l'éponge
depuis quelques années il s'intéresse au féminisme
il a fait
beaucoup de progrès
il fera en sorte qu'il n'y ait pas de cris
puis qu'il est gentil
il a toujours demandé gentiment à ses multiples amantes (mutuellement non-exclusives) de s'occuper du linge de la vaisselle des plateaux-repas de payer les vêtements du gosse qu'il a mis sur le dos de sa femme
de déboucher les chiottes faire les courses
de se forcer un peu (un peu) à écarter les jambes
un bon gars féministe
heureusement que les flics sont là se dit-il en avalant
devant les informations
après sa journée de travail de dix heures
la première bouchée de son dîner

dehors la mort lente et liquide s'infiltre
le jeune homme ne la sent qu'à peine, baignant dans son propre formol
il salue poliment très poliment le militaire qui garde le coin de la rue et celui qui en garde le numéro 5 et les trois condés qui s'emmerdent au numéro 8
un échange de regards injectés de sang des regards de viande
dans la ville-foule personne n'entend
et dans les
milieux
politiques
on a renoncé à transformer la souffrance en arme
ce sera simplement tragique
il faudra simplement présenter une liste de ses hématomes, s'apitoyer
on ne saura même plus pour qui
tandis que les flics tuent, tandis qu'à seize ans meurent à force d'être écorchés vifs
des mecs qui veulent des mecs et des filles qui veulent des filles
tandis que les femmes lentement le samedi soir en se déshabillant devant leur gars
par rituel
sont mangées de corbeaux intérieurs et tandis que l'Etat leur crache à la gueule en les pétrissant de précarité angoisses culpabilisation pauvreté jour sans manger nuits sans dormir avec l'augmentation des heures et les doubles journées la toute-puissance du patron le travail au travail la maison-travail la maison qui n'est jamais à soi
tandis qu'on laisse dormir dans le froid des gosses perclus d'horreur et du son strident des ruines
tandis que des cadavres dégueulent à la télévision qu'il faut travailler plus
se tuer à la tâche s'il le faut mais travailler plus
ils répètent ça d'un ton sévère de maîtres d'école
tandis que les
dépositaires de l'autorité publique
regarderont tout ça dans leurs ordinateurs, et constateront
que la petite délinquance
est en recrudescence
de nos jours
c'est inquiétant
et que pour arrêter l'insaisissable
il faut simplement tuer quelques hommes
construire
plus
de prisons
faire silence.

21 octobre 2016

son du soleil acide

la vielle allume des feux étranges dans ma mémoire
il se passe dans ce son quelque chose de l'été aigre
le soleil acide, doux et perçant
il y a dans ce son quelque chose de tristesse et de pierre arrachée
quelque chose de la bruyère
vielle-complainte
vielle-appel à l'étoile brute qui naît, à l'étoile qui meurt
la vielle violente et amoureuse
voix pétrie et stellaire très près
du corps de l'entour des bras
comme un navire de tourbière
nef de chemins de terre
la vielle est grésillement du champ sous le givre, bruit du clavier comme de vieux os
grésillement de la douleur tue et quotidienne qu'ont au fond ceux qui vivent
et ta basse enveloppement constant recueilli
chuintement grave de la terre rauque
labourée

arrive le granit fou
cathédrale tendue projetée
dans un vol de grands draps noirs très hauts
vient le geste brutal et doux
suspendu
le serment

à la vielle les déchirures sont
exercées d'un coup de poignet
main tendre chagrinée
saccadée
ancien soliloque de l'égarement
la vielle est un mystère de vin âcre
vielle-prière dansée au bas des montagnes quelque part au centre du village enfoui
talons, bras,
festin
prière tumultueuse et sans dieu, à rien d'autre que la nuit de joie
alors souvent mêlée remuée enchevêtrée de profonde cornemuse et d'hommes
la vielle
allume des feux étranges dans ma mémoire

19 septembre 2016

Tenebrae - Paul Celan

Nah sind wir, Herr, 
nahe und greifbar.

Gegriffen schon, Herr, 

ineinander verkrallt, als wär 
der Leib eines jeden von uns

dein Leib, Herr.

Bete, Herr,
bete zu uns,
wir sind nah.

Windschief gingen wir hin,
gingen wir hin, uns zu bücken
nach Mulde und Maar.

Zur Tränke gingen wir, Herr.

Es war Blut, es war,
was du vergossen, Herr.

Es glänzte.

Es warf uns dein Bild in die Augen, Herr.
Augen und Mund stehn so offen und leer, Herr.

Wir haben getrunken, Herr.
Das Blut und das Bild, das im Blut war, Herr.

Bete, Herr.
Wir sind nah.



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Nous sommes tout près, Seigneur,
tout près et saisissables.

Déjà happés, Seigneur,
cramponnés l'un en l'autre, comme si
le corps de chacun d'entre nous était
ton corps, Seigneur.

Prie, Seigneur,
adresse-nous ta prière,
nous sommes tout près.

Nous sommes allés tout pliés,
sommes allés nous pencher
à la mare et au trou d'eau.

Nous sommes allés à l'abreuvoir, Seigneur.

C'était du sang, c'était
ce que tu as versé, Seigneur.

Ça brillait.

Ça nous jetait ton image dans les yeux, Seigneur.
Les yeux et la bouche sont si vides et béants, Seigneur.

Nous avons bu, Seigneur.
Le sang et puis l'image qui était dans le sang, Seigneur.

Prie, Seigneur.
Nous sommes tout près.






in Choix de poèmes, trad. Jean-Pierre Lefebvre

18 août 2016

Glasgow

artères brunes
et rouges
noir et or
la pluie sur Glasgow vient de grands trous dans l'univers
et cette ville est comme un vieux phare
percé de cornemuse et de vent

|||||||||||||||||| (y cheminent des amis ou
|||||||||||||||||||||||||||||||des amateurs d'étoiles)


c'est toujours octobre à Glasgow
Glasgow route des fantômes
magma de rails, de mémoire et de suie, construction pétrissable malléable arpentée
dans cette ville nous sommes tous des passagers  

chaque homme qui passe dans Glasgow est un oiseau noir
là le monde prend lieu et feu dans les langues
c'est un anglais de volcans et un anglais de camarades anciens
et lorsque se saluent les femmes alors le fleuve écoute
pour le voir il faut descendre dans les rues basses et mornes

Glasgow montagne lente
Glasgow ville de nuit et d'attente magnifique
lanternes

3 juillet 2016

Déclin - Georg Trakl

à Karl Borromaeus Heinrich



Au-dessus de l’étang blanc
Les oiseaux sauvages ont émigré.
Au soir souffle de nos étoiles un vent glacial.

Au-dessus de nos tombes
Se courbe le front brisé de la nuit.
Sous des chênes nous berce une barque d’argent.

Toujours sonnent les murs blancs de la ville.
Sous des voûtes de ronces
Ô mon frère nous gravissons, aiguilles aveugles, vers le minuit.





in Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972

2 juillet 2016

errants et bêtes

Exercice de style (mais pas seulement) : mettre en poème un cours d'histoire médiévale. Bande son : la cornemuse suédoise de Per Gudmundson.




au douzième siècle dans l'ouest
l'idéal pour seigneurs et bourgeois est de pouvoir
nourrir seul ses rêves et sa panse
la possession de la terre est fondement de la richesse
support de la domination

au-delà c'est le saltus
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

le douzième siècle est époque d'accroissement des choses
pour faire fructifier on étend on intensifie
milliers d'arbres abattus qui construiront les villages
offriront un peu de chaleur

défrichements polders essartage
grignotement
incessant, confon
dre sueur et grains, hache et tempête

hivers comme étés sont plus cléments, le blé grandit et l'on
laboure loin, les bœufs étirent les sillons jusqu'à la cloche du soir
tranquilles
en même temps que le travail, honte ancienne,
devient moyen de s'approcher du ciel

au-delà c'est le saltus
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

dans les régions à sol gras passe la charrue
écho du soc dans l'automne
elle enfouit l'herbe sous la terre, renouvelant la glèbe par pourriture
dans les terres sèches l'irrigation
est empruntée à ceux, au sud, qui donnent à dieu un autre nom

au-delà c'est le saltus 
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

leurs corps mieux nourris mieux vivants les hommes
naissent et se serrent
se groupent en cités autour des églises abbayes châteaux qui sont à la fois protections et violences

nous sommes ceux qui taillent la terre en mille parts et dont les chevaux ont trop faim

prospère en même temps le système des serments châtellenies délégations de droits des princes aux seigneurs des seigneurs aux petits chevaliers sans domaine
obligeant les paysans, pour payer les taxes, à répéter plus
de gestes
à tailler directement dans la toile des crépuscules
à créer outils et chants de travail
et depuis les villages ils continuent leur bataille contre l'indomestiqué

au-delà c'est le saltus 
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

dans ces noyaux de gens on produit hommes
et femmes, pain, prières et larmes
et on les donne au seigneur pour qu'il maintienne son rang
nous ne possédons rien en totalité, la tenure est louée jusqu'à ce que nous mourrions sans enfant mais toujours nous sommes redevables

au-delà c'est le saltus 
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

alors un nous s'organise, les paysans emplissent lavoir, moulin et taverne de leurs mains et de leurs paroles
regroupés de gré ou de force ils prennent connaissance de
leur pouvoir et ne mangent pas seulement
le pain que le château broie et recrache
ils disent ensemble les rituels ils fixent les temps de l'assolement parfois possèdent ensemble les moulins
une solidarité progressive et complexe
lacérée pourtant entre riches laboureurs et manouvriers
ceux à qui la fuite a laissé terres pauvres
et pain noir

pendant ce temps les autres, ceux qui écrivent
laissent penser sur les parchemins que tous ne vivaient que par
la volonté de dieu

au-delà c'est le saltus 
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

du geste on passe peu à peu à l'inscription des droits
et nous faisons commune 
alors qu'il existe sur ces terres une acceptation étrange de son titre
alors que nous naissons mangés de cette légitimation théologique de la servitude
qui pense une terre en trois humanités
par l'écrit sommes-nous en train
de négocier le poids de nos chaînes
peut-être
mais nous créons ainsi
des interstices

au-delà c'est le saltus 
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

selon un calendrier agricole entre neige et clochers
chacun cultive le nécessaire à sa survie, ce qui dans ce monde signifie du blé
près des villes on trouve vigne mauve lin chanvre, vendus aux citadins
quelques moutons et bœufs

au-delà c'est le saltus
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt

et puis on glane
les plus pauvres regardent en coin l'incessant défrichement
qui les prive de ce que donne gratuitement la forêt
champignons baies gibier braconné
refuge abri solitude maraudée

la morte-saison
celle de l'attente
forge la faim 
les transis et les chansons

au-delà c'est le saltus
là où vont errants et bêtes, là où friche rencontre forêt